
Pierre Ouellet est chercheur et écrivain. Membre de la Société Royale du Canada et de l’Académie des lettres du Québec, il a été professeur titulaire à la Chaire de recherche du Canada en esthétique et poétique de l’Université du Québec à Montréal, où il est toujours professeur associé (à la retraite). Il a publié plus d’une cinquantaine de livres, dont 17 essais, parmi lesquels À force de voir. Histoire de regards et Hors-temps, Poétique de la posthistoire, pour lesquels il s’est mérité le Prix du Gouverneur général du Canada en 2005 et en 2008. Son dernier essai, Derniers recours suivi de Souffler, a paru en 2022 aux éditions Mains libres. Il a aussi reçu de nombreux prix pour son œuvre romanesque et poétique, dont le prix Athanase-David en 2015, la plus haute distinction littéraire au Québec, qui lui a été décerné pour l’ensemble de son œuvre. Il a par ailleurs dirigé les revues Protée, RSSI, Spirale et Les écrits ainsi que les collections « Le soi et l’autre » chez VLB Éditeur et « InterCultures » aux Presses de l’Université Laval et a enseigné à tire de professeur invité dans de nombreuses universités dans le monde (EHESS, La Sorbonne, Limoges et Nice en France, Tsukuba au Japon, Porto Alegre et Niteroi au Brésil, Puebla au Mexique, SUNY à Buffalo, etc.).
L’énergie n’est pas qu’une force motrice de nature physique ou physiologique, liée à la capacité de la matière ou de notre propre corps à se mouvoir et à mouvoir ce qui l’entoure, c’est-à-dire à agir, à réagir ou à interagir. Elle est aussi et peut-être surtout l’un des principes fondateurs de la métaphysique aristotélicienne, qui place l’en-ergeïa — « ce qui est en acte, en œuvre ou en travail », le mot ergon ayant donné le terme ergonomie — au fondement même de toute ontologie, c’est-à-dire de « ce qui est », qui dépend toujours de « ce qui peut être ». Elle se définit comme l’actualisation d’une « puissance », d’un « potentiel » ou d’une « virtualité » — qu’on appelle dunamis, d’où vient le mot dynamo —, et qui ne s’applique pas seulement à la physique proprement dite mais aussi à la poétique (l’art de faire ou de créer) et à l’esthétique (l’art de sentir et de faire sentir). La « force » d’une œuvre, l’« énergie » créatrice qui l’anime, conférant toute sa puissance aux formes dans lesquelles elle se réalise de même qu’au fond auquel elle nous donne accès à travers les états d’âme et les états de fait qu’elle suscite, donne lieu à une « émotion » à la fois sensible et suprasensible qui est l’exact équivalent de la « motion » ou du « mouvement » provoqué dans le monde matériel par l’application d’une force énergétique sur un objet quelconque. Je vais montrer comment cette énergie « poïétique » et « esthésique » permet à certaines œuvres visuelles et verbales, à la frontière entre l’art et la littérature (ex. : Jan Fabre, Alain Fleischer, Bill Viola, etc.), de « remodeler » ou de « récréer » la vie sensible aussi profondément et activement que l’énergie matérielle peut le faire du monde physique. J’en conclurai que cette « mise en acte et en œuvre » par le travail sur les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps vécus plastiquement et poétiquement constitue en fait une dimension essentielle de cette nouvelle écologie fondée sur la réinvention du potentiel énergétique de la Terre et de l’Homme à laquelle nous aspirons depuis le tournant du siècle.