
4 décembre 2025
Marie-Laure Desjardins est journaliste et critique d’art (AICA). Sa carrière s’est déroulée en presse quotidienne, magazine, et web. Depuis 2009, elle dirige ArstHebdoMédias, site d’information consacré à l’art contemporain (artshebdomedias.com). Spécialiste des pratiques artistiques à l’intersection de l’art et de la technologie, elle a fondé en 2020 la revue d’esthétique en ligne ASTASA (astasa.org) avec Cécile Croce, codirectrice du MICA (Université Bordeaux Montaigne). Docteure en Sciences de l’art, elle est membre associée au MICA (ADS/ATIIA) et chargée d’enseignement à Paris 1 Panthéon Sorbonne.
L’art semble aspirer à l’illimité. Pourtant, il naît toujours d’une capacité, d’un cadre, d’un corps. Il se heurte à la finitude du monde et s’en nourrit. Ce paradoxe constitue le cœur battant de la question : toute œuvre ne commence-t-elle pas là où quelque chose résiste ? Si le langage a ses abîmes, si la matière se fracture, c’est bien dans ces failles que s’engouffre le geste de l’artiste. Dans L’Air et les Songes, Bachelard note que « l’imagination est la faculté de nous libérer des images premières, de changer les images ». C’est bien cette transformation, toujours limitée par l’épaisseur du réel, qui constitue l’acte artistique. La physique quantique nous enseigne qu’aucune observation ne se fait sans altération : l’art, lui aussi, modifie ce qu’il touche. Et pourtant, il reste contraint par les propriétés de ses médiums – fragilité du verre, fusion du bronze, saturation du pigment. À ces limites techniques, répondent des seuils sociaux, moraux, politiques : la censure, les régimes d’interdit, les attentes de l’époque. Mais l’art ne cesse de border ces marges pour les transgresser. Il se tient à la lisière du silence, pour emprunter à l’esprit de Blanchot dans L’Espace littéraire. Il existe aussi des limites symboliques, dont la fonction est moins d’interdire que de révéler. Lorsque Malevitch expose en 1915 un unique carré noir sur un fond blanc, ce n’est pas l’absence de forme qui choque, mais l’abolition des repères perceptifs, la négation même de l’image. En franchissant ce seuil, l’art ne détruit pas sa propre possibilité ; il en manifeste la condition extrême. La limite ne marque pas ici la fin du sens, mais sa suspension féconde, moment où le regard privé de guide devient pleinement actif. Ainsi, l’art n’est pas sans limites ; il est le lieu où elles s’expriment, se déplacent, parfois se dissolvent, mais toujours en laissant une trace. Cette intervention en examinera quelques exemples.